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Shûra ou Démocratie ?

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« Pas de démocratie en islam. L’islam s’oppose aux principes démocratiques » : des musulmans l’ont dit, des chercheurs l’ont enregistré. Une réflexion qui viendrait perturber la clarté de cette formulation doit donc paraître suspecte. Si, au demeurant, l’on ose affirmer que les choses sont un peu plus complexes que cela, on nous accusera de jeter de l’ombre où il est tant de lumière. Une explication s’impose.

Beaucoup de chercheurs et d’intellectuels occidentaux, quelque bonnes que soient leurs intentions, commettent l’erreur d’appréhender les domaines du religieux et du politique, en même temps que leur articulation et leur interaction, selon les références qui sont les leurs, à la lumière de leur histoire. De la même façon, les mots employés prennent le sens de leur évolution historique et l’on ne peut les en abstraire. Impossible de s’arrêter au sens « actuel » des mots sous peine de commettre des erreurs méthodologiques graves en commençant, par exemple, par comparer ce qui n’est pas comparable entre deux univers de référence, entre deux cultures. Rappeler cela, ce n’est point noyer le poisson, mais bien purifier les eaux troubles en refusant de se disputer sur des expressions quand il s’agirait d’évaluer les principes respectifs de structuration du champ politique.

De nombreux intellectuels musulmans ne sont pas non plus en reste de ces mêmes maladresses. Ils expriment, sans grand souci d’être bien compris, les spécificités islamiques avec un arsenal terminologique qui est propre, à tout moment, à produire des glissements de sens dommageables. Réagissant à la prétention universelle, universaliste, de l’Occident, ils pourfendent des notions pour ce qu’elles représentent dans le rapport entre l’Occident et l’Islam, non pour ce qu’elles sont : au point que cette critique, dont on peut comprendre la source, finit par embrumer les points de vue islamiques eux-mêmes. Concernant les concepts de « démocratie », de « droits de l’homme », de « liberté d’expression », il convient pourtant, dans la discussion, de distinguer la définition normative de l’instrumentalisation idéologique et politique.[1]

Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons mis en évidence quelques-uns des fondements de la conception islamique de l’univers et des hommes. Cela nous a permis de sérier avec un peu plus de clarté les domaines de la révélation, de la tradition et de la recherche rationnelle pour montrer comment, en aval, s’élaboraient leurs interactions. À établir une comparaison stricte avec les références propres à la tradition judéo-chrétienne, on s’aperçoit qu’il est quelques différences notoires entre les deux conceptions[2] et cela malgré les similitudes apparentes. L’histoire de la civilisation musulmane confirmerait qu’il existe une différence de premier ordre entre les éléments qui ont donné sens à sa dynamique interne et ce qui, en Occident, a produit le phénomène de la sécularisation depuis la Renaissance au moins. Et ce n’est pas là seulement un constat de type historique : il existe bel et bien une différence de conception dans le rapport au Créateur, dans la perception de l’univers et de l’homme. La pensée sociale de ce dernier sera forcément orientée par la vision plus globale qui la sous-tend. Le contraire serait bien étrange.[3] Parler de l’organisation politique autour de l’idée de la shûra et chercher les points d’ancrage avec la démocratie exige d’abord que nous parlions, ne serait-ce que succinctement, des philosophies, des systèmes de valeurs qui fondent ces projets.

Reprenons, pour ce faire, des catégories dont nous avons déjà parlé et qui rendront notre réflexion plus explicite. Il pourrait s’agir d’une parabole : celle qui met aux prises le propriétaire et le gérant.[4] Ce qui d’emblée peut nous tromper, c’est que, tant dans la tradition judéo-chrétienne[5] que dans la conception islamique, cette parabole est parlante : Dieu, le propriétaire, a des droits sur l’univers et sur l’homme, qui en est le gérant. Certes, mais la comparaison, à peine entamée, doit s’arrêter et elle perd toute pertinence si elle dépasse le seuil de cette seule considération. En effet, en analysant les rôles attribués aux acteurs de cette parabole, tout se révèle différent.

L’histoire occidentale est marquée par la façon dont on s’est représenté le rapport à Dieu au travers de l’institutionalisation de son Église terrestre. La sphère du religieux se fondait sur l’autorité et le dogme : l’Église, forte de ses pouvoirs, a agi comme si elle détenait la propriété – et non pas seulement la gérance – du monde et de la vérité. Elle s’opposa longtemps à la science, à la rationalité, à la pensée libre. Le processus de sécularisation est très clairement le processus par lequel le gérant revendique ses droits après avoir tant étouffé sous l’autorité de l’Église. Il veut et il va libérer un à un les domaines de la pensée et de la gestion du monde de la tutelle dogmatique. Le gérant s’oppose au propriétaire, ou à celui qui le représente, et va même jusqu’à vouloir s’en débarrasser.[6] Désormais le gérant gère sans propriétaire : il fixe la norme, établit les valeurs, et développe tous les moyens dont il a besoin. Si Dieu reste « utile » pour les questions « privées » du sens de la vie, du mariage ou de la mort, il n’entre plus en considération dans la gestion de la cité : ici, rien n’est imposé, tout est discuté et discutable. La loi morale peut bien être en nous… le ciel étoilé au-dessus de nos têtes reste silencieux[7] : le gérant est désormais responsable de l’ensemble de la gestion. Le principe démocratique est, dans le domaine de l’organisation sociale, l’aboutissement de ce même processus : il est fondé sur l’idée que rien ne saurait plus être imposé aux hommes que ce que les hommes décident entre eux, à la majorité, au miroir de la seule rationalité, désormais normative. Cette conception de la liberté s’est faite contre l’autorité et elle ne paraît réelle que si elle est totale. Dieu, le sacré, sont hors du monde : le désenchantement de ce dernier semble avoir été, dès l’origine, programmé.[8] Le gérant est absolument libre : autrement dit, le gérant est propriétaire.

Quand les théologiens ou les intellectuels musulmans s’opposent à l’idée de « la démocratie », c’est une opposition à la philosophie qui la sous-tend qu’ils expriment. Tout, dans la conception fondamentale de la vie, de l’homme et de son destin ; tout, dans l’histoire de cette civilisation, se construit autour de la présence du propriétaire qui investit les trois sphères de l’humain : il donne sens au fait d’être, il expose les moyens d’être avec l’Être, il prescrit enfin les orientations auxquelles l’homme doit demeurer fidèle dans l’histoire. Le propriétaire est présent au moyen d’un Livre et d’un exemple humain – le Prophète () – non au moyen d’une institution ou d’une incarnation. L’homme y trouve une conception du religieux très englobante, un rapport au sacré à la fois intime et vaste, une exigence rationnelle permanente. Dieu, le propriétaire des cieux et de la terre, indique les normes morales de l’action et les orientations générales de leur réalisation : à charge aux gérants, à tous les hommes en tous temps, de convoquer l’ensemble des qualités de leur humanité, leur intelligence et leur raison, pour donner corps à cet enseignement. L’autorité ici n’étouffe pas, elle éveille et stimule ; mais on ne saurait se passer de cette autorité. La spécificité de la conception islamique est ici entièrement accessible : Dieu n’exige rien de l’homme contre son humanité ; il doit penser, agir, entreprendre et gérer selon sa nature mais toujours dans la reconnaissance des droits du propriétaire. Cette reconnaissance pourra prendre des formes multiples, selon le lieu ou l’époque, mais elle restera nourrie par l’interprétation des sources dont nul ne peut revendiquer le monopole de la compréhension. Le processus qui a libéré le gérant de toute tutelle dans l’histoire occidentale n’a pas son pendant dans l’histoire de la civilisation islamique : la recherche, les sciences expérimentales et humaines se sont développées au nom de la religion et de la foi, non contre elles. Bien au contraire, le propriétaire exigeait du gérant qu’il cherchât à comprendre et à agir toujours davantage : sa liberté ne devait pas être l’expression d’une opposition, mais le témoignage d’une responsabilité portée et admise devant le Créateur. Cette conception de la liberté diffère de celle dont nous avons parlé plus haut : il ne saurait y avoir de liberté totale qui nierait, par sa réalité même, les fondements du rapport entre le Créateur et les hommes. Il ne saurait y avoir d’autorité dogmatique qui nierait, de la même façon, la responsabilité de l’homme devant Dieu.

La voie est entre ces deux extrêmes et le principe d’organisation de la shûra est enfant de cette conception de l’homme. Il est une Révélation, il est un Envoyé : ce sont deux sources qui traduisent aux hommes les exigences du propriétaire qui, en matière d’organisation politique comme dans tout autre domaine, ne s’arrêtent pas aux détails. La gestion incombe aux hommes qui devront lire, interpréter, discuter, se consulter, s’opposer et, enfin, élaborer un projet dont on peut dire qu’il est une mise à l’épreuve de leur liberté. Cette épreuve, si elle est vécue dans le constant rappel des exigences divines, de reconnaissance, de respect et de justice traduit le sens de la rabbâniyya nous avons parlé : vouloir être un homme sans oublier dont Dieu. Se savoir gérant ; libre, mais gérant seulement.

Les deux conceptions diffèrent sur le fond, sans l’ombre d’un doute, et il est nécessaire de connaître la nature de ces divergences. Il reste pourtant qu’il faudra éviter d’énoncer des conclusions hâtives dont au moins deux nous paraissent erronées. La première consiste à penser que ces différences ne sont dues, en somme, qu’à des rythmes différents d’évolution dans l’histoire. On affirmera, sans sourciller, que les « progrès » qui ont permis une véritable autonomie de la pensée en Occident sont l’expression d’un plus grand « développement » : ainsi la conception islamique, avec cette autorité toujours affichée du Dieu-propriétaire, est l’expression d’un retard dans une culture n’ayant pas encore suffisamment évolué… et n’ayant pu, ce faisant, accéder à la modernité. « Bientôt, avec notre aide, les musulmans évolueront dans le bon sens et leur idée de la religion ressemblera à la nôtre : ils seront libres de notre même liberté »… raisonnement ô combien dangereux que l’on ne cesse d’entendre dans certains dialogues interreligieux ou dans les discussions politiques ou culturelles. Avec une condescendance avouée, on reconnaît, dans les formulations des musulmans, certains accents de la pensée médiévale que l’on a heureusement dépassée et dont on espère, pour l’avenir du monde, que le monde de l’islam saura se libérer. Comme l’a fait l’Occident dont l’histoire, les conceptions, les valeurs et les progrès apparaissent insidieusement comme étant la norme du bien. Ils sont en retard ceux qui pensent différemment… ou alors ils pensent mal, c’est selon. On n’a le choix, pour affirmer son identité, qu’entre marcher plus vite, ou « se refaire ». Le pluralisme culturel semble avoir des limites.

Le deuxième travers consiste à affirmer que si les différences sont telles, c’est donc que l’on se trouve en face d’un conflit aux aspects irréductibles. Compte tenu de la nature des conceptions en présence et des histoires respectives, on ne peut que constater ce qui semble ne pouvoir se traduire qu’en terme de conflit.[9] En ce qui concerne l’organisation du politique, on affirmera que rien de ce qui est islamique n’est démocratique car enfin l’idéal démocratique ne trouve pas d’écho dans le fondement des références musulmanes. Retour à la case départ : islam ou démocratie ? On fera l’économie coupable d’analyser les choses dans leur contexte respectif pour chercher à dégager, derrière les termes et les références, les principes qui orientent l’organisation de la cité. Ainsi, une fois bien comprises les différences de conception qui vont orienter la gestion du politique, on trouvera que les principes de la shûra font écho à un grand nombre d’éléments de la rationalité démocratique. À quatre d’entre eux, au moins.

[1]. Relevons ce seul exemple : que les droits de l’homme soient aujourd’hui l’expression la mieux achevée de la philosophie rationaliste et humaniste ne fait pas l’ombre d’un doute ; que l’argument de leur respect soit d’un emploi à géométrie variable dans la bouche des grandes puissances n’en est pas moins une autre certitude. Voir infra.

[2]. Les rencontres et les influences entre les deux civilisations furent nombreuses, c’est un fait évident. Il reste pourtant des spécificités essentielles. On pourrait ne retenir que ce qui relève de la compréhension du « religieux ». Voir à ce sujet la deuxième partie de Les musulmans dans la laïcité, Islam et laïcité, Tawhid, 1994.

[3]. Ce principe pourtant élémentaire de l’ethnologie paraît avoir quelque peine à exprimer sa pertinence quand on parle des références islamiques. Comme si les éléments, en apparence connus, de l’islam, nous aveuglaient et nous trompaient sur les différences religieuses et culturelles essentielles.

[4]. Voir notre deuxième partie : Aux rives de la Transcendance.

[5]. Proudhon, par exemple, dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? développe toute sa réflexion autour de ces deux notions pour conclure sur une conception finalement très proche de l’islam.

[6]. C’est, dans l’absolu, le sens de la réflexion de Michel Bakounine : « Si Dieu existe, il faut s’en débarrasser. » Sur un plan philosophique plus fondamental, Nietzsche, dont il est intéressant de rappeler qu’il est reconnu comme « le dernier des métaphysiciens » par Martin Heidegger, a fondé sa pensée en poussant à l’extrême le processus de libération : « Dieu est mort » fait-il dire au fou dans Le Gai savoir… le fou est, en fait, un prophète.

[7]. La formule de Kant est ici revue et son sens volontairement dénaturé.

[8]. Selon le titre de l’excellent ouvrage de Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde dont les thèses sont, à notre sens, de première importance : elles mériteraient, en tout cas, un développement discuté.

[9]. Nous dirons un mot plus bas sur l’analyse développée par Samuel Huttington concernant le clash des civilisations.

3 commentaires - “Shûra ou Démocratie ?”

  1. Merci bien prof pour ces éclaircissemnts, votre intelligence ne cesse de rayonner et pertueber ceux qui ont peur de la diversité.

  2. Bonjour, salut, salâm wa alaykoum,

    Bravo et bien vu, mettre en lumière ce point de vue est essentiel et urgent…

    Encore bravo, courage et endurance a vous;

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