Dialogues 5/5

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À l’obsession de la référence aux «civilisations» et de leur possible conflit ont succédé des appels répétés et parfois tout aussi obsessionnels au «dialogue». Ceux-ci se multipliaient au niveau local, puis l’Espagne – après les attentats de mars 2004 – a désiré prendre le leadership au niveau international. La Turquie a ensuite été associée au projet, puis les Nations unies et l’Unesco. L’«Alliance des civilisations» a multiplié les séminaires, les rencontres et les conférences. Les gouvernements saoudien, malaisien, iranien, turc, de concert avec les États Unis et l’Union européenne, se sont engagés positivement et efficacement dans ces discussions et ces débats multilatéraux auprès des États, des ONG ou des intellectuels. Il existe une vie diplomatique très intense autour du «dialogue des civilisations».

On ne peut que s’en réjouir. Toutefois, il ne faut pas sombrer dans la béatitude naïve. On constate d’ailleurs que ce que l’on mentionne par les «civilisations» renvoie concrètement à deux civilisations, l’Occident et l’Islam, qui semblent être, du point de vue des valeurs, des cultures, de l’évolution historique et des intérêts économiques et géostratégiques, directement en compétition. Les processus se sont accélérés depuis les attentats terroristes, mais cette perception n’est pas nouvelle. Par ailleurs, tout se passe comme s’il importait, d’abord, de se distinguer clairement de l’autre et de ses valeurs pour engager un débat constructif avec lui. Nous sommes dans les discours et les bonnes intentions. Or, le pire qui puisse exister dans le dialogue des civilisations est l’ignorance de soi et la construction fantasmée d’une «identité de civilisation», fermée et ghettoïsée, craintive et traversée de traumatismes et de blessures historiques. La reconnaissance de la diversité du passé, de l’autre en nous, de nous en l’autre, de notre histoire et de nos mémoires multiples et complexes est une condition sine qua non du dialogue et des alliances potentielles. Du côté de l’Occident comme du côté de l’Islam, les représentations sont figées, les mémoires aliénées et les doutes profonds: il ne s’agit pas de se mettre d’accord avec «l’autre» sur la frontière de notre voisinage, mais déjà, et surtout, d’être d’accord avec soi et de mieux se connaître. L’autre civilisation est un miroir qui devrait faciliter la thérapie collective. Encore une fois, le danger dans le concert des civilisations n’est pas la présence de l’autre mais l’ignorance de soi.

Dialoguer avec soi est une sorte d’introspection collective. On n’échappe pas à ce genre d’exercice psychologique et/ou spirituel. On n’échappe pas non plus à la politique. Ni aux calculs politiciens. Un dialogue entre les civilisations qui ne s’intéresserait qu’à la «philosophie des bons sentiments» sans aborder de front la philosophie politique, les rapports de force, les frustrations populaires et les manquements respectifs à la cohérence élémentaire serait perçu comme une manœuvre dilatoire, une façon de faire oublier les politiques parfois cyniques de protection des intérêts géostratégiques et économiques. Nous avons pourtant tant de défis à relever aujourd’hui: les sociétés démocratiques les plus avancées font face à une déresponsabilisation progressive des citoyens comme le montre justement Paul Ginsborg dans son ouvrage, critique mais optimiste, Democratia, che non c’è (La Démocratie, qui n’est pas: traduit en anglais Democracy, Crisis and Renewal). Dans le dialogue entre Marx et Mill que l’auteur présente, la question centrale de la participation citoyenne et de la responsabilisation des populations est abordée pour mettre en avant l’état de la crise que les sociétés occidentales traversent avec «l’apathie et le cynisme» qui règnent. La délégation démocratique des pouvoirs se fait dans une sorte d’inconscience généralisée du pouvoir des responsabilités. Ailleurs, c’est la dictature et/ou la corruption qui règnent et l’on ferait bien de ne pas être négligents quant aux rapports économiques et à leurs impacts sur les sociétés, les démocraties et les pouvoirs. Dialoguer, c’est aussi aborder de façon critique ces thèmes, ces difficultés et nos contradictions. Au fond, quelles sont nos intentions?

Cacher nos crises et nos contradictions respectives? Blâmer autrui pour mieux nous cacher à nous-mêmes? Éviter l’essentiel? Dialoguer malgré tout, et même «à côté de l’essentiel» qui se joue ailleurs? Ou peut-être faut-il que nous soyons plus humbles et plus ambitieux: dans nos sociétés plurielles, un dialogue entre les «civilisations» doit être engagé avec son voisinage quotidien et de façon très concrète. L’humilité consiste ici à appréhender les valeurs et les idées à travers les actions de la vie courante. L’ambition suppose que l’on considère que rien n’est impossible à partir des réalités locales – lesquelles, multipliées par milliers et portées par l’Histoire, participeront forcément au mouvement de renouveau tant à l’échelle nationale qu’internationale. Dialoguer, débattre et rêver. Avec lucidité. La lucidité idéale et rêvée est celle des rêves lucides: observer le monde tel qu’il est, savoir que rien n’est impossible et qu’autrui n’est point la frontière de mon impossible mais la multiplication stimulante de nos possibles communs.

4 Commentaires

  1. 1-tout ce que vous dite est vrai docteur ,si on prend l’autre comme miroir pour ce connaitre on ne verra qu’ une image informe et dechirer .Pour moi le plus important et de se voir dans l’autre en nous « qui est tout ce qui constitue notre societe meme les plus extremiste » en toute neutralité
    2-vous avez parler de l’islam comme membre de cette discussion appelons le choc ,mais d’apres vous ,loin de tout ce qui absurde ,qui est le representant de l’islam ???
    Merci

    • Salaam,

      Le prophète, voila le représentant de l’Islam, son enseignement est le Coran, sinon tout ce qu’il est n’aurait plus de sens, le sens étant ce qui est, c’est la base de son enseignement(le passé comme l’avenir n’ont plus de sens, seul ce qui est a un sens), aucune justice, ni vérité possible sans le sens.Les « œuvres » de ceux qui essaient d’inverser ces valeurs n’ont elles-mêmes aucun sens, c’est a ça qu’on les reconnait… Le sens est la clef de l’humilité, la justice, la vérité etc… Et nous devons les nommer, alors nommons… Nommons, nommons le sens…

      Courage et endurance a toi,

  2. Mais de quel double langage parlent-ils ? Des gens qui n’ont peut-être jamais lu vos ouvrages ? Qui n’ont jamais vu vos conférences ?
    Ce sont des gens qui ont une connaissance très superficielle de l’Islam.
    Je suis tout à fait d’accord avec Charles Taylor : Oui effectivement, vous avez un discours très clair entre deux univers très ambigus .
    Je ne suis qu’une simple étudiante marocaine, qui prépare une licence en administration économique et sociale en France. Mon avis n’est peut-être pas d’une grande importance, mais je le dis à haute voix : Ces gens-là refusent d’accepter la cohérence de votre discours, car tout simplement ce que vous dîtes n’est pas compatible avec leurs propres intérêts.

    J’ai lu 5 de vos ouvrages, et je suis actuellement dans le 6 ème vous êtes synonyme de cohérence absolue. Je tiens à vous exprimer toute ma reconnaissance, car à travers vos ouvrages, vous m’avez appris énormément de choses : La tolérance, la paix, l’amour, la lutte contre le racisme, le vivre-ensemble … vous m’avez surtout appris à exprimer mon avis sans avoir peur des critiques.

    <>, voici une citation que vous avez dit lors d’une conférence à Rabat et qui restera ancrée dans ma mémoire.

    Encore une fois : MERCI POUR VOS ENSEIGNEMENTS QUI M’ONT OUVERT LES YEUX.

  3. Salam…

    Si ce n’est la vie et tous ses fondements ,la question ou la réponse perd toutes ses valeurs, et tout son cœur…

    …KHassan…Salam…merci…

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