Religion et philosophie 3/5

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Il faut effectivement changer nos lunettes ou les fenêtres à travers lesquelles on aborde la question des civilisations et des cultures. On ferait bien de se questionner sur les valeurs, les systèmes, le sens et l’espoir qui habitent intrinsèquement les univers de référence – plutôt que de s’engager immédiatement dans des «dialogues» qui parfois nous confinent à la périphérie de ce que chacun est ou croit – afin de mieux appréhender ce qui nous est commun et ce qui nous oppose. Nous semblons trop obsédés à éviter les conflits ou, au contraire, à les attiser à des fins politiciennes. Nos univers de référence ne sont plus des champs de connaissance, de culture intellectuelle et de méditation sur l’homme et la diversité, mais des instruments de gestion idéologique et politique: ils peuvent servir à imposer, à (se) justifier, à accuser, à se défendre, à réguler, à apaiser ou à tuer. Ils ne disent de «soi» que par la médiation du regard de l’autre: le regard est déformé et, littéralement, aliéné dès l’origine par la nature même de l’exercice.

Or, les spiritualités, la religion et la philosophie ne sont pas mortes. D’aucuns ont bien pu espérer leur disparition ou leur dépassement (soit de la religion par la philosophie, soit de la religion et de la philosophie par la science comme dans le cas du positiviste Auguste Comte), il n’en demeure pas moins qu’elles ont une existence propre, qu’elles fondent des conceptions de l’univers, organisent des systèmes de pensée, déter- minent des rapports au réel, à la politique et à la société et formulent des espérances. Il faut les prendre au sérieux quelle que soit notre opinion sur le religieux ou la métaphysique et quelles que soient également nos responsabilités politiques, internationales, nationales ou locales. Les femmes et les hommes de notre époque, comme celles et ceux du passé, ont besoin de sens et non pas uniquement de gestion.

Ce qui est troublant aujourd’hui, c’est le double phénomène auquel nous assistons. Non seulement on connaît peu et on étudie de moins en moins les fondements des différentes philosophies, religions et civilisations, mais on se contente d’«évidences» qui permettent ensuite d’établir une sorte de hiérarchie des civilisations ou des religions les plus «progressistes», «ouvertes», «modernes» ou, au contraire, les plus «problématiques», «rétrogrades», voire «dangereuses». Les spiritualités, les religions et les philosophies n’étant pas des «sciences», ni exactes ni expérimentales, on aurait le droit, à l’ère de la révolution scientifique et technique, de s’en tenir à des articles publiés ici et là, à des «impressions» plus ou moins précises, à de vieux souvenirs d’école, à des évidences rapportées et répétées sur Internet. Ce qui est surprenant et attristant, par exemple, dans les attaques des nouveaux athées contre les religions, de Richard Dawkins et Christopher Hitchens en Grande-Bretagne à Sami Harris aux États-Unis ou à Michel Onfray en France, c’est la connaissance très superficielle que ces scientifiques ou penseurs semblent avoir des religions qu’ils critiquent. Autant ils peuvent être rigoureux dans leur domaine, comme Dawkins et Dennett, autant ils font preuve d’un réel amateurisme, d’une généralisation excessive et parfois d’une suffisance arrogante dans leurs propos sur les religions. On constate également souvent qu’il existe une hiérarchie implicite dans leur traitement des religions et des spiritualités: l’islam vient souvent en tête des références dangereuses, devant le christianisme alors que le judaïsme et l’hindouisme sont peu abordés et que le bouddhisme semble être, naturellement, la moins dangereuse des spiritualités. Cela correspond étrangement aux impressions et aux sentiments populaires influencés par les crises et les couvertures médiatiques: ces scientifiques et ces penseurs sont bien plus de «leur temps» et de leur époque qu’ils ne sont proches des conditions transhistoriques de la pensée critique rigoureuse et constructive.

Il faut pourtant engager un dialogue de fond autour de ces questions. Les réponses idéalistes et apologétiques qui sont apportées à ces critiques de la religion sont également souvent peu objectives, peu argumentées et «sur la défensive». On insiste sur certaines valeurs supérieures et humanistes des religions, sur leur importance et sur leur utilité humaine et sociale, mais en n’en faisant qu’une critique très superficielle. On appelle au dialogue et au respect mutuel comme si le dialogue «entre» les civilisations, les religions et les philosophies justifiait ou disait quoi que ce soit «sur» chacune d’entre elles. Alors que l’on aurait besoin de connaissances et de rigueur intellectuelle, on observe, ici encore, des positionnements fondés sur les «bonnes intentions» et les espérances. Les tendances sont contradictoires et ne permettent pas de sortir du cercle vicieux: les «sentiments» religieux, spirituels et philosophiques semblent connaître un regain d’intérêt au moment même où les écoles dispensent de moins en moins un enseignement objectif sur ces sujets – ces disciplines étant considérées comme secondaires quand il s’agit de construire son avenir et de penser à son gagne-pain.

Une réflexion sérieuse sur les «civilisations» qui soit dénuée de manœuvres idéologiques ou de calculs politiciens – et qui prenne également ses distances à l’égard des rapports de domination ou des analyses paternalistes – impose que nous nous engagions à nouveau dans l’étude des systèmes de pensée, de la métaphysique, des différentes conceptions de l’homme et de la vie. Avant même de savoir comment et sur quoi nous pouvons dialoguer ou nous critiquer, nous entendre ou nous opposer, il importe d’étudier et d’identifier ce que disent les différents univers de référence sur le sens, les postulats, l’ordre des valeurs et des fins. Ce travail exige de la lecture, de l’étude, de la connaissance et des efforts. Une réconciliation avec la pensée, l’intelligence et la culture: une pensée critique et rigoureuse mise au service non plus seulement de la technologie et des sciences performantes et efficaces, mais également des systèmes de pensée, des religions et des spiritualités. Nous sommes bien, nous aussi, de notre époque lorsque nous admettons une hiérarchie des sciences et des méthodes quant à la rigueur de l’approche, la cohérence de l’exposé autant que de la critique de la pensée. On assiste même à des dérives inquiétantes: les espaces de réflexion, des écoles aux cercles académiques, devraient pouvoir se protéger des couvertures médiatiques et des fausses évidences et se rapprocher des populations afin de leur offrir les moyens de la pensée autonome et critique. Néanmoins, ces lieux de réflexion sont eux-mêmes trop souvent influencés par les débats médiatiques et les controverses passionnées: impossible donc de sortir des lieux communs et de l’excitation générale.

La superficialité et l’idéalisme sont mauvais conseillers à l’époque où se répandent le manque de confiance en soi, la peur de l’autre, des identités exclusives et fermées, la méfiance et la surexposition émotionnelle. On ne sortira pas de ces crises par de simples vœux pieux, des déclarations d’intention optimistes ou des dialogues de complaisance. Nous l’avons répété au fil des chapitres, l’approche holistique ne peut pas se satisfaire de considérations superficielles dans chacun des domaines de la connaissance, elle nécessite l’addition des spécialisations, une transdisciplinarité dynamique et effective. L’«honnête homme» ou l’«homme universel» de notre époque ne peut plus être un seul individu, un seul esprit produisant une vision globale. Ce sont des corps d’intellectuels, de savants et de scientifiques qui devraient additionner et cumuler leurs savoirs et permettre, contre le courant dominant de sectorisation et de fragmentation des connaissances, l’établissement de liens critiques et profonds entre les domaines de l’agir humain. Chaque univers de référence, les civilisations comme les philosophies et les religions, a besoin de cette élaboration de «liens internes». Nous avons parlé de l’étude des philosophies, des religions, des arts qu’il importe d’approcher à travers la connaissance de l’Histoire et des mémoires. Le rapport aux sciences modernes et à l’éthique appliquée est une autre dimension complémentaire dont une pensée critique et responsable ne peut point faire l’économie. Nous voici de nouveau dans la réconciliation mais cette fois-ci dans l’ordre de la pensée et de ses différents domaines: il faut commencer par des choses simples, mais néanmoins profondes, qui nous permettent de distinguer la valeur de la norme, l’immuable de l’historique, le commun du différent

9 Commentaires

  1. j étudie tranquille tout ce que je peux de monsieur tarek ramadam, car j aime la vie et surtout l’acquisition du savoir de par mon parcours personnel je me retrouve très souvent ,avec le savoir jai un peu de mal mais avec l’acquisition du savoir j’ai trouvé la clé merci monsieur tarek je vous kifffff

    • ET, donc la rigidité intellectuelle c’est bien cela pour moi ,c’est décortiquer des nœuds interne propre à chacun et en faire une thèse ,une étude religieuse profonde par exemple pour moi humblement savoir pardonner au delà de nos égaux( j’essaie de bânir le je) et nous devons  » pouvoir » vivre en paix ,devenir ami avec son cœur ,son intérieur,et je dis ça car je pense à un parcours personnel mais, qui pourrait étrangement donner solution aux autres pour démarrer leur et  » mon » cheminement spirituel à long terme bien sûr pour tous, en espèrent que vous m’avez comprise car tout est philosophé et même imagé, quand j’écris… monsieur, Tarek Ramadan encore merci, dieu vous protège et nous guide ,Amin .

  2. Salaam,

    Il faudrait pousser la réflexion sur l’espoir, une fois le voile levé, je remarque que c’est une illusion utilisée par les hypocrites, il faut également mettre mon propos dans le contexte actuel(les dernières décennies). Il me semble(si ce n’est pas une illusion aussi)que les hypocrites « modernes » utilisent l’espoerance comme une illusion du passé en se projetant dans l’avenir, et cache(soigneusement) le présent, le seul qui puisse réellement « agir » sur les « maux » d’hier et a venir. Est-ce un paradoxe ou une illusion ?

    Courage et endurance a tous,

    Philippe WILLKOMM

    PS : Je sais qu’un seul « juste » suffit pour rétablir « l’équilibre », et j’ai La foi, mon cœur me raconte une toute autre histoire pourtant, je ne cède ni a la peur, ni a la haine(la colère domine encore de tps en tps) etc… Mais les signes étant ce qu’ils sont, priez plus sincèrement encore, prions ensemble de toutes nos forces !

  3. Je crois que vous dites vrai sur les motivations de tels rejets entre philo/religion, science/religion, rejets entre « civilisations », ces motivations sont souvent de nature politicienne (donc économique). D’un autre côté le terrain reste propice à l’enrôlement des jeunes dans ces tranchées : pas ou très peu de connaissance de l’autre, de ses références, due entre autres à la fragmentation des disciplines, pour les besoins de spécialisation dans des domaines très variés, supposés au service de l’humanité.
    Ainsi la boucle est bouclée : la politique scientifique ne se souciant pas assez d’éthique dans la recherche scientifique, mais plutôt de l’impact économique, elle produit des jeunes scientifiques, docteurs et professeurs « lacunaires » ignorant souvent les rudiments d’autres disciplines. En Europe, les religions sont souvent exclues des cursus des branches communes ou très peu étudiées -pour des prétextes aussi stupides que le « règne de la laïcité ».
    Au final, une personne avec un niveau d’éducation très élevé -supposée être un cadre, un futur dirigeant, décideur, politicien-scientifique, aura acquis zéro connaissance sur les religions, et n’en sera que des plus méfiants.
    Mais tous, chercheurs, étudiants, devraient questionner les motivations de leurs recherches, et pallier aux lacunes en restant curieux. Et puis, autre chose qui est également très important : l’esprit critique devrait être cultivé pas uniquement vis-à-vis des sujets médiatisés (quels buts derrière cette médiatisation, quels sont les tenants/aboutissants… avant de décider d’y perdre son temps ?), mais aussi par rapport aux théories et « trouvailles » scientifiques qui devraient être remises en question tout le temps (parce que les technologies avancent, les méthodes progressent, et donc des ré-examens des théories ou des ré-évaluations des anciennes pratiques/méthodes scientifiques s’imposent), sinon la science devient comme une religion : une affaire de conviction, ce qu’elle n’est pas et ne peut rigoureusement pas être.

    • La science ne peut pas devenir une religion.

      La religion – L’evidence, ca n’existe pas. Seule, la foi.
      La science – Seule, l’evidence.

  4. @Tariq Ramadan

    Bonjour,

    J’ai écrit un essai qui cherche à être une introduction à « une réflexion sérieuse sur les «civilisations» qui soit dénuée de manœuvres idéologiques ou de calculs politiciens – et qui prenne également ses distances à l’égard des rapports de domination ou des analyses paternalistes – impose que nous nous engagions à nouveau dans l’étude des systèmes de pensée, de la métaphysique, des différentes conceptions de l’homme et de la vie.  » Je voulais approfondir ma réflexion mais à quoi bon si chacun préfère se complaire dans l’idéologie ambiante, dit autrement si je n’ai pas de lecteur ? Je me suis inscrit sur Tweeter en cherchant comment faire ma publicité, depuis je recherche des personnes qui savent réfléchir ou à défaut qui respectent l’autre. Pour l’instant, je n’ai trouvé que vous… Cela montre le chemin à parcourir et c’est assez déprimant. Nos raisonnements sont systématiquement erronés, cela fait partie de la condition humaine, et les philosophes occidentaux semblent se complaire dans des raisonnements tautologiques qui conduisent, au nom de ce qu’ils appellent la liberté d’expression, à attiser haine et racisme. Cela me déprime profondément, et me laisse accroire que l’humanité est vouée à disparaitre dans une sorte de puits de bêtise où tout le monde parlera la même langue et aura les mêmes Dieux. Mais, peut-être pouvez-vous m’aider ? Avant cela, je peux vous faire parvenir un exemplaire ou en parler avec vous. Aussi, je vous serais reconnaissant de me contacter. J’ai aussi écrit un article que je soumettrai sans doute sur votre site le moment venu…

    Je ne suis d’aucune religion, je ne crois pas en Dieu. Cela transparait dans mon essai. Je pense que Dieu est notre réponse aux incertitudes humaines, aussi quel que soit la forme de nos Dieux, nous sommes contraints de les choisir et de les respecter. Dans le passé, les religions ont été la cause de nombreuses victimes, c’est probablement l’argument qui poussent les gens qui les combattent. Mais, d’une part, ils respectent inconsciemment d’autres Dieux qui sont bien plus dangereux, d’autre part ils restreignent leur raisonnement à la religion. Il n’est ainsi pas certain que ce soit les religions qui ont conduit à des guerres ou à des exterminations (ne serait-ce que l’inquisition ou la Saint-Barthélemy pour ce qui concerne la religion catholique), mais plutôt le fait qu’elles ont été associées au pouvoir, ou à ceux qui le détenaient. Aujourd’hui, se battre contre les religions, c’est encore se battre pour le pouvoir.

    Désolé d’avoir été inutilement long, je m’emporte parfois contre la bêtise humaine, et après avoir parcouru les sites de philosophes de renoms, j’étais en colère…

    Bien cordialement,
    Merci de votre sagesse qui m’a réchauffé le cœur.

  5. « dépassement (soit de la religion par la philosophie, soit de la religion et de la philosophie par la science comme dans le cas du positiviste Auguste Comte) »

    L’exemple est bien mal choisi. Comte a voulu fonder une religion (de l’Humanité), précisément parce qu’il ne pensait pas que la religion pût être dépassée, par plus par la science que par la philosophie. « L’homme devient de plus en plus religieux » était une de ses maximes (Catéchisme positiviste, 11e entretien http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6108866f/f357.image, Système de politique positive , vol. 3, p. 10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6117217v/f69.image)

    Quant à son prétendu culte de la science : « les meilleurs positivistes, surtout théoriciens, restent encore dominés, comme je le fus longtemps, par la science proprement dite. Ils ne peuvent dignement conduire la réorganisation occidentale sans avoir convenablement surmonté ce dernier joug spirituel, plus contraire qu’aucun autre à la juste prépondérance du génie d’ensemble sur l’esprit de détail. Huitième circulaire annuelle https://archive.org/stream/circulairesannue00comt#page/97/mode/2up

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